Je me suis longtemps demandé pourquoi tant de gens avaient si peur de se différencier des autres et préféraient, dans bien des cas, se fondre dans la masse au lieu de s’élever au-dessus de celle-ci. Quel est donc ce danger, s’il y en a un, d’exprimer ouvertement ses idées et de montrer sans ambages ce que l’on possède de si différent en soi ? La seule réponse plausible que j’ai pu trouver à cette interrogation est la peur du rejet.

Cette crainte de l’exclusion nous a été inculquée dès nos premiers pas, du moins si je parle des gens de ma génération. En effet, à cette époque, si on osait aller à l’encontre de ce que la société attendait de nous, nos écarts de conduite nous étaient très rapidement reprochés. Et si nous persistions quand même dans cette voie de la non-conformité, de la délinquance et des éternelles remises en question, et si, de surcroît, nous n’étions pas suffisamment solides dans nos bottines pour affronter l’adversité, les arguments de la masse risquaient de nous faire sombrer rapidement dans le doute et… le rejet. Mais, sommes-nous en droit de nous demander à ce moment-ci, qui donc s’efforce de ramener dans le droit chemin tous les moutons noirs récalcitrants de ce monde qui s’entêtent à marcher continuellement à contre-courant dans les sentiers interdits ? Les autorités ? Le gouvernement ? Les chefs ? Les prêtres ? Les ministres ? Certes, ils n’y sont pas totalement étrangers, mais non !

Mais alors qui ? Les moutons blancs… bien sûr ! Ce sont eux qui s’en chargent eux-mêmes car ils n’aiment pas être confrontés à leurs propres différences ! Cela les fait réfléchir et ils détestent ça ! Et un mouton, ça n’a pas été créé pour penser mais pour…suivre. Notre délinquance leur fera donc craindre la leur, celle qui bouillonne en eux et qui est latente, mais si tentante !

Combien de fois ai-je entendu durant mes années de grande transformation intérieure, des phrases comme : « Redeviens donc comme tu étais avant, André ! On t’aimait bien mieux lorsque tu ne nous dérangeais pas comme tu le fais maintenant. On le dit pour ton bien, tu sais ? Fais attention ! Si tu continues comme ça, tu vas perdre tous tes amis. Tu empruntes une voie dangereuse, gare à toi, etc.… » Il faut dire qu’au début, ces surprenants commentaires et ces avertissements impromptus, venant la plupart du temps de mes meilleurs amis, me replongeaient dans mes doutes les plus viscéraux. Ils avaient chaque fois le don de me bouleverser complètement. Mais à la longue, j’ai compris que ces gens me renvoyaient à la figure leurs propres peurs. Ce n’est qu’en les acceptant et en cessant de m’y attarder outre mesure que je m’y suis habitué. Je les considère maintenant comme des preuves tangibles de ma progression. Si je dérange, c’est qu’au moins je ne dors pas ou, comme le dit un de mes grands amis, je dé-range (sortir du rang).

Si on s’engouffre dans ses habitudes et si on se complaît en plus dans une fausse image de soi qu’on s’efforce continuellement de montrer aux autres, on finira tôt ou tard par se leurrer soi-même. Parfois, vous savez, nous savons si bien nous mentir, qu’il devient difficile à la longue de différencier le vrai du faux. Qui sommes-nous vraiment ? Voilà la vraie question à se poser. À force de cogiter, on peut même en arriver à douter de notre importance au cœur de la société. Puisqu’on s’est toujours identifié à la masse et qu’on s’y est fondu peu à peu, sans s’en rendre compte, dans sa façon limitative de penser, on se rend compte qu’on s’est contenté jusqu’ici de suivre la horde de moutons blancs en adhérant aveuglément aux courants qui la guident, en se cachant à soi-même ce que l’on est au plus profond de soi.

Mais un jour ou l’autre, l’éveil de l’être se manifeste, cela est inévitable. On ressent soudain un désir très prononcé d’aller « jouer ailleurs », d’explorer des pâturages inconnus, de parcourir des territoires qui s’étendent au-delà des sentiers déjà battus par nos frères. C’est alors que l’on devient différent des autres, qu’on sort du troupeau et qu’on se met à apprécier à sa juste valeur l’importance de notre unicité au cœur des milliards d’humains de la planète. « Prends conscience de ton importance », m’a dit une personne, il y a plusieurs années, au terme d’une de mes conférences. Cette phrase m’est toujours restée ancrée dans la tête, depuis ce temps. Cela m’était tellement difficile d’accepter ma valeur car, à ce moment-là, je croyais très peu en moi. À force de me la répéter les jours de grands vents intérieurs, j’ai fini par comprendre la portée de cette phrase, et à mon tour, je vous la dis pour que vous la mettiez au cœur de votre vie : Prenez conscience de votre importance !

Une croyance très répandue de nos jours prône que la souffrance est nécessaire à l’évolution. « Il faut souffrir pour être belle », disait-on aux femmes il n’y a pas si longtemps, vous en souvenez-vous ? Lorsqu’on décide de se distancer du troupeau, on doit également le faire vis-à-vis toutes les pensées limitatives qu’il véhicule. Ainsi, l’ancien petit mouton docile, devenu aujourd’hui tout de noir vêtu, redécouvre la passion de vivre en cessant de nourrir cette propension à la souffrance et se remet enfin à croire au bonheur, ainsi qu’au droit absolu qu’il a d’en jouir. Croyez-moi, ce revirement donne un tout autre sens à notre existence. Certes, la souffrance peut toujours apparaître dans nos vies car nous sommes encore humains ! Ouf ! J’avais oublié de vous le spécifier… (rire). Lorsque c’est le cas, elle peut s’avérer très utile si on sait s’en servir pour grandir au lieu de la subir en maudissant l’injustice de la vie et de ce Dieu qui a le dos bien large en la matière… Ce qui est très différent d’avant, c’est que la souffrance n’est plus absolument nécessaire à notre avancement.

Voir la vie avec les yeux du cœur nous permet donc d’écarter de notre voie d’évolution la souffrance ainsi que toutes les peurs qui s’y rattachent. Comme on l’a vu, on ne peut pas empêcher la maladie de se frayer un chemin jusqu’à nous pour nous rappeler à l’ordre mais, au lieu de la subir passivement, on lui donnera plutôt un rôle de maître, d’enseignant, en écoutant sagement ce qu’elle a à nous dire (le mal a dit…) sans lui résister cette fois. Car si on résiste à nos souffrances, cela aura pour effet immédiat de les amplifier et, dans certains cas, de s’y attacher. Si, par contre, on se contente de les regarder passer en toute conscience, sans les renchérir par nos peurs, elles se faneront au contact de notre indifférence et ne resteront pas près de nous plus longtemps qu’il ne faut au corps pour qu’il se remette tout seul en équilibre.

Dès qu’on commence à accepter nos différences, sans se juger d’être parfois « hors normes », l’enfant intérieur ainsi éveillé fera surface et tentera alors de s’exprimer de n’importe quelle façon. Ne dit-on pas de certaines personnes, et souvent de façon péjorative d’ailleurs, qu’elles retombent soudain en enfance ? Pourquoi ? Parce qu’elles sont en train de changer leur vie et, croyez-moi, ce n’est pas un défaut, loin de là ! Au détriment de ce que pensent bien des gens, le retour à l’enfance est le plus beau cadeau que l’on puisse s’offrir, et cela, peu importe notre âge. N’est-ce pas la clef de l’éternelle jeunesse ? « Laissez les vieux en-dedans devenir vieux », dit l’une de mes chansons. (Faut prendre le temps)

Il appartient donc à chacun de nous de choisir son camp, celui de la vieillesse ou celui de la jeunesse. Le bonheur n’a pas d’âge. Que l’on soit jeune, que l’on soit vieux, célibataire ou bien en couple, si on a cette essence de jeunesse en soi, on ne peut faire autrement qu’être heureux !

André Harvey