UN CORPS PARFAIT
Au début d’un massage Esalen, d’un Trager ou d’une séance d’Ondulations Thérapeutiques, je ne fais rien d’autre qu’observer. Le client vient de se déposer sur la table et avant même de poser les mains, je regarde. Une épaule plus basse que l’autre. Un bassin légèrement tourné. Une respiration qui reste coincée dans le haut du thorax. Je n’observe pas pour corriger. Je prends une photo. Un « avant ». Parce qu’à la fin de la séance, je vais regarder à nouveau, et parfois — pas toujours, mais parfois — ce n’est plus tout à fait le même corps qui se relève.
Ça m’amène à une question qui me trotte dans la tête depuis un moment : c’est quoi, un corps parfait ? On a tous en tête une image : droite, symétrique, alignée comme sur une planche d’anatomie. Esthétiquement 36-24-36 ? Les abdos sculptés, le corps juste bien bronzé, la peau parfaite. Un corps mince, la silhouette reflétant l’image véhiculée par les publicités, les magazines. Un corps qu’on n’a jamais vu en vrai, nulle part, chez personne. Esthétiquement parfait, ça résume bien ce que « la société » envoie comme message. Tous ces standards que les ados tentent d’atteindre, c’est une autre forme que prend le stress. Je pense de plus en plus que le corps parfait, ce n’est pas celui-là. C’est celui dans lequel on est confortable.
Condamné ou libre de changer
Je suis à la lecture de Job’s Body de Deane Juhan, et un passage sur les scolioses fonctionnelles chez les ados ou les adultes, m’a arrêté. Pendant une poussée de croissance, les os s’allongent souvent plus vite que les muscles ne peuvent suivre. Le corps compense, se réajuste, adopte des courbures temporaires — une scoliose fonctionnelle — le temps que tout se stabilise. Dans la majorité des cas, ça se résorbe tout seul. Ce n’est pas une malformation. C’est un corps en chantier qui trouve un équilibre provisoire pendant que les matériaux finissent d’arriver.
Mais voici ce qui m’intéresse : qu’est-ce qui se passe quand ce schéma-là ne se referme jamais complètement ? Quand la posture adoptée à quatorze ans, pour compenser une croissance inégale, devient une habitude qu’on traîne à trente, quarante, soixante ans — longtemps après que les os et les muscles ont fini de se réajuster ? Est-ce qu’on est condamné à porter pour toujours l’empreinte de cette période-là, ou est-ce qu’il y a moyen de penser solution ?
Je pense sincèrement qu’il y a moyen. Parce que le corps n’a jamais fini de se refaire. On imagine souvent la croissance comme une seule fenêtre — on bâtit, puis c’est fini, et après, ça ne fait plus que s’user. Mais ce n’est pas ça, un corps. La peau se renouvelle au complet en quelques semaines. Les os se remodèlent toute la vie. Rien là-dedans n’est un objet figé une fois la croissance stabilisée. Si le corps continue de se refaire à cette échelle-là, une habitude posturale n’a pas de raison d’être gravée dans le roc non plus. Ce qui la maintient en place, ce n’est pas juste l’os. C’est l’image qu’on en garde.
La carte, pas juste la structure
Le neurologue Wilder Penfield a représenté, dans les années 1950, la façon dont le corps est cartographié dans le cerveau — une sorte de petit bonhomme difforme, aux mains et aux lèvres démesurées, qu’on appelle l’homoncule. Cette image nous rappelle une chose essentielle : on ne porte pas juste un corps physique, on porte aussi une représentation de ce corps, mise à jour en continu par tout ce qu’on ressent. Cette carte n’est pas figée. Elle se redessine sans cesse, selon ce qu’on lui envoie comme information.
Et c’est là que les gestes répétitifs entrent en jeu. Je pense à la dame qui porte son sac à main toujours du même côté, année après année. Il n’y a rien de dramatique là-dedans, aucun traumatisme, aucune poussée de croissance — juste un mouvement répété des milliers de fois, jamais compensé de l’autre côté. À force, les muscles d’un côté du corps travaillent plus, se raccourcissent, tirent, et ces muscles ont une action sur le squelette, sur les os. La carte interne s’adapte à ce déséquilibre-là et finit par le considérer comme la normale. Le corps ne se pose pas la question de savoir si c’est correct. Il suit ce qu’on lui demande, encore et encore, jusqu’à ce que ce soit lui qui nous demande de continuer. C’est ça, je crois, la vraie continuité entre le schéma adolescent et le schéma adulte : ce n’est pas la scoliose elle-même qui persiste, c’est l’habitude posturale — apprise à l’adolescence ou installée goutte à goutte à l’âge adulte — que le système nerveux n’a jamais été invité à remettre en question.
Massage confrontation ou accompagnement ?
Et si le corps savait mieux que moi, le masso, comment c’est un corps « parfait » ? Le corps se connaît, pas avec des mots, pas avec des planches anatomiques — il sait que ses os ne sont pas parfaits, que ses nerfs ne passent pas exactement au même endroit que le livre d’anatomie indique. Et si mon travail, bien humblement, c’était de l’accompagner vers un mieux-être qu’il sait profondément exister, mais qu’il a oublié ? Que sa mémoire a été enterrée, que ses muscles conditionnés par des douleurs ponctuelles en ont rajouté une couche, la sédentarité une autre couche ? Et si sa démarche raide n’était que la mémoire d’un trauma passé que son « disque dur » n’avait pas effacé. Certes, il y a des séquelles physiques à certains accidents, mais y aurait-il aussi des mémoires de protection de l’endroit blessé ? Retrouver cette mobilité, cette aisance, se rappeler cette mobilité, cette aisance, c’est un rêve atteignable. Être mieux, c’est possible.
Ce qui bouge en fin de séance
Alors, quand je reprends ma photo, à la fin d’un massage, qu’est-ce que je regarde vraiment ? Pas juste si l’épaule est redescendue d’un centimètre. Je regarde si le corps a l’air d’avoir reçu une information nouvelle. Si la respiration est descendue plus bas. Si les appuis au sol semblent différents. Ce n’est pas moi qui corrige quoi que ce soit avec mes mains — je ne redresse pas une colonne comme on redresse une planche. J’observe ce qui s’en dégage. Ce que je fais, c’est offrir au système nerveux une occasion de sentir le corps autrement, ne serait-ce que pour une heure. Et parfois, cette occasion-là suffit à entrouvrir une porte que l’habitude gardait fermée.
Ça ne veut pas dire qu’un massage efface une scoliose, fonctionnelle ou pas. Mais ça veut peut-être dire qu’on n’est jamais complètement condamné à la carte qu’on porte depuis l’adolescence, ou depuis vingt ans de sac à main du même bord. Le corps qui a appris à se déformer peut aussi réapprendre à se sentir autrement — il n’est jamais trop tard.
Le corps parfait
Parfait au sens où il devient, à nouveau, un endroit confortable où habiter. Notre corps, c’est notre maison, notre pays.
Bibliographie
JUHAN, Dean, Job’s Body, Barrytown Limited, 1998, 9781581770223
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