De l’usage du mot Dieu dans l’art abstrait
Tout au long de sa recherche, l’éminent physicien Bernard d’Espagnat se situait souvent entre la science et l’art, deux disciplines qu’il ne craignait pas de relier à la spiritualité universelle. Bien que ne se réclamant d’aucune obédience religieuse ni d’aucune secte ou aucun culte particulier, il évoque dans ses ouvrages de synthèse plus d’un argument plaidant en faveur de l’usage du mot Dieu pour désigner la réalité intrinsèque. Selon lui, toute compréhension de la science, de la spiritualité et de l’art n’est pas nécessairement intellectuelle. L’intelligence humaine n’étant pas transcendante, il arrive un moment où nous devons la dépasser. En suivant la pensée de cet observateur lucide de la matière, nous disons qu’il existe une appr-che artistique purement spirituelle ainsi qu’une compréhension non intellectuelle du réel et de la beauté qui le sous-tend. Cette compréhension est naturellement liée à cet ancien mot de Dieu depuis l’aube des temps. Il est compréhensible, évident et même légitime, de ne pas aimer le mot Dieu. Celui-ci est même devenu tabou au sein de certains cercles d’intellectuels. Les diverses religiosités de ce monde nous fournissent malheureusement bien trop de raisons de ne pas l’aimer, mais le vrai sens du mot est catégoriquement ailleurs. Bien que le processus religare (se relier à plus grand que soi) puisse exister en tant que prototype d’évolution du règne animal au règne humain, les religions qui ont été manufacturées, organisées puis institutionnalisées, voire politisées et bureaucratisées, n’ont plus grand-chose à voir avec la réalité intrinsèque du mot Dieu (étymologiquement du latin dies, la lumière tout inclusive). Scientifiquement, le vrai sens du mot est la totalité du vivant, et plus précisément la totalité de l’Être et, avant tout, de cette unité de l’Être qui est commune aux indications de la physique à ce qu’il y a de plus essentiel dans l’intuition humaine, quel que soit son degré d’ouverture et d’éveil de conscience.
Le fait d’appeler Dieu la réalité indépendante de la matière, c’est-à-dire la réalité d’un réalisme matériellement abstrait, marque avec insistance la différence entre ce qui échappe d’une part aux sens, et d’autre part toute figuration purement phénoménale. Cette réalité va précisément dans le sens de l’enseignement induit des sciences contemporaines, et en particulier des découvertes de la physique actuelle. C’est ce que le nouveau courant de la science résume de façon audacieuse par la notion de « grand retournement ». L’art perdrait sa place d’éveilleur de conscience s’il devait rater ce train en marche et rester bloqué sur les vieilles stations poussiéreuses des époques révolues. À travers son expression artistique, le peintre veut réaliser que la science pure « est en train de devenir un soutien pour une vision non matérialiste du monde, y compris et même surtout pour la vision théiste. » (Jean Staune)
Le sacré est en lien avec le transcendant, qui est lui-même en lien avec le concept du divin. Les religions humaines n’ont pas été créées par l’Esprit divin, mais par des hommes de pouvoir, pour des hommes de pouvoir, dans le seul but d’éloigner l’humain du divin. Pour un physicien du calibre d’Yves Dupond, docteur en physique théorique et normalien, « la physique quantique mathématisée semble à nouveau tangenter le doigt de Dieu qui transmet au monde son souffle créateur ». Si l’art abstrait est envisagé comme une mathématique abstraite, intuitive et spontanée, alors il n’y a rien de surprenant d’y détecter « le doigt de Dieu ». De même que pour le physicien l’esprit infini se tient derrière notre monde, l’ordre de l’esprit infini se tient pour le peintre derrière l’apparent désordre de l’abstraction. De même que le vide quantique, peuplé de particules virtuelles, pointe vers l’esprit total, le vide figuratif de l’abstraction pointe vers la conscience de la totalité. L’abstraction cherche à ouvrir une fenêtre vers autre chose, une dimension située hors du champ des perceptions ordinaires. Cela doit nous rappeler que la réalité des états quantiques est toujours décrite dans un espace mathématique résolument abstrait, et que la science moderne, loin de s’opposer à l’existence de l’être divin, tend à l’accréditer. « Du côté de la science, il n’y a plus d’objection contre un Dieu créateur », affirme sans sourciller le professeur de physique Pascal Jordan. Non bridé par l’institution scolaire ou la doxa ambiante, le peintre pense que l’artiste devrait désormais aligner sa pensée sur celle des scientifiques. Il s’agit pour l’observateur, le spectateur du tableau, de retrouver le fil de cette autre réalité à travers l’itinéraire que lui fait connaître le pouvoir subjectif d’une toile abstraite, réalité métaphysique, réalité circulaire axée sur l’impermanence d’une architecture en mouvement, par laquelle il lui sera possible de retracer le geste du peintre à travers son propre geste, sa propre vision, celle qu’il accordera au tableau.
Prahaladji Patrick Bernard
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