Ma tête voulait dormir…
Ma cliente est arrivée, rien de spécial. C’est la deuxième fois qu’elle vient. Avant son premier rendez-vous, elle s’était renseignée, avait fait ses recherches sur le web. Elle a trouvé mon profil, La Main Thérapeutique, ma présentation plutôt courte, les approches que je pratique et probablement aussi la proximité.
En entrevue pré-massage, elle me dit chercher un moyen de diminuer la pression du stress, son travail étant très demandant. Nous avons jasé, peut-être trop longtemps, peut-être pas, nous avons pu établir le cadre, l’atmosphère. Sa demande principale : arriver à relaxer, à mieux dormir. De son propre aveu, elle est d’un naturel nerveux, elle se réveille au moindre bruit insolite. Clairement, un stress vécu de l’intérieur, une sensibilité originant dans l’enfance. Peut-être. Son deuxième but : soulager une épaule légèrement douloureuse.
Je ris toujours quand le client cherche un problème physique comme pour justifier un massage. C’est inscrit dans l’esprit de bien des gens que la massothérapie, c’est pour les problèmes musculaires, comme si on n’avait pas de tensions du système nerveux. Ça me rappelle un client de retour de son travail à la baie James avant le congé des Fêtes. « On a dû mettre les bouchées doubles, fermer les « jobs », mais ouf … » et sa question « Tu peux rien faire pour ce qu’il y a entre les oreilles ? » et moi de répondre « Tu pourrais être surpris… », mais revenons au présent. Je dis souvent « Tsé, t’a pas besoin de justification pour prendre un massage », juste que ça te fait du bien. Pas besoin de se justifier, de trouver une raison. Ça me fait penser, il y a plusieurs années, un client demandait à un confrère : « Ça fait-tu juste du bien de recevoir un massage ? » Sa réponse toute candide : « C’est déjà pas mal. »
Tout ce qu’elle a reçu comme massage, comme soin corporel auparavant, c’était, disons-le poliment, plutôt vigoureux et elle m’a dit d’emblée qu’elle n’aime pas ça.
Revenons en arrière. Lors de son premier rendez-vous, elle était un peu surprise de pouvoir recevoir un massage et demeurer vêtue, t-shirt et legging. Perception légitime, car il y a peu de techniques le permettant. Pourquoi je dis massage ? Je n’ai pas de traduction adéquate pour « bodywork », travail corporel ? Ça fait bizarre, soin corporel ? Ça pourrait être chez une esthéticienne …. alors à défaut de mieux : massage.
Alors passons à l’action. Je commence, j’observe au début son schéma corporel, comment son corps se dépose sur la table, comment est la respiration, ce sont mes points de repère. Observer avant de juger, observer si son corps exprime la même chose que ses paroles. Peut-être que le cri de son épaule masque autre chose, peut-être pas.
Elle est habituée aux massages vigoureux, son corps est évidemment un peu sur ses gardes. Prise de contact ; exactement le mot : contact. Juste poser les mains, écouter. Les manœuvres de prise de contact, exploratoires, à la recherche prudente, ça apprivoise. Dans ma tête : « Bonjour, bienvenue, comment ça va dans ce corps ? » avec le même respect qu’une discussion amicale. Ça me fascine toujours de voir un massothérapeute quasiment sauter sur le client, les mains à peine déposées qui commencent à appliquer la recette.
Juste quelques mouvements, suggérer à l’épaule de baisser, ressentir l’élastique sous la douce pression de mes mains, les pattes de chat dirons-nous, petits bercements de la tête. Et c’est comme si son corps venait de comprendre qu’il peut relâcher. On dirait que ma table participe au massage. Bizarre ce que j’ai moi-même ressenti, comme si la tension était descendue d’un étage. Comme si un nuage noir de stress venait de partir. Comme si son système nerveux venait de baisser la garde.
Peu à peu des tensions relâchent, couche par couche, comme une livre de beurre qui dégèle, et non elle n’a pas dormi, sa respiration a changé, elle est maintenant plus fluide, comme une belle vague. C’était ça sa première séance, tout au long un dialogue relaxant ou une danse.
Sa deuxième séance : je n’ai pas demandé la suite tout de suite, comment ça allait ; juste observer, ressentir son non-verbal. J’ai laissé le « ça va » flotter dans l’air de la salle, comme on laisse une note résonner avant d’en jouer une autre. J’y reviendrai.
On parle souvent du massage comme d’une technique. Un ensemble de manœuvres, une séquence, un protocole. Comme si le corps du client était un problème à résoudre, et les mains du praticien, les outils de la solution. La question n’est pas « Qu’est-ce qui ne va pas ? », la question, c’est « Comment ça peut aller mieux ? »
Si on changeait d’image ? Imaginez un chef d’orchestre. Il ne joue d’aucun instrument — ou si peu. Il n’impose pas la musique, il l’oriente. Il écoute l’ensemble avant d’entendre chaque pupitre. Il sait quand laisser le hautbois respirer, quand les cordes peuvent s’élancer, quand le silence est plus éloquent que le son. Sa baguette propose. Elle ne force jamais. Les ondulations thérapeutiques, c’est cette symphonie qui parle de cette musique. Sur la table, il n’y a pas de partition écrite. Pas de mesures préétablies. Ce qui se passe entre les mains et le tissu ne ressemble pas à Beethoven, ça tient plus de musiciens qui « jamment » ensemble, chacun répondant à l’autre dans une belle complicité.
Miles Davis disait que les notes qu’on ne joue pas sont aussi importantes que celles qu’on joue. Sur la table, c’est le temps d’arrêt après le bercement, l’espace entre deux ondulations qui laisse au système nerveux un instant pour goûter. L’improvisation n’est pas l’absence de direction, c’est la direction qui reste à l’écoute. Le praticien propose, le tissu répond. Quelque chose émerge entre les deux que ni l’un ni l’autre n’aurait pu produire seul. C’est un dialogue somatique.
Les instruments de l’orchestre. Pour comprendre ce qui se joue dans ce dialogue, il faut connaître ses musiciens. Le corps en compte des millions — silencieux la plupart du temps, mais toujours à l’écoute. Les mécanorécepteurs : Pacini , Meissner, Ruffini, l’appareil de Golgi, le système musculaire, fascial, les afférences CT, cet ensemble, c’est l’orchestre de votre corps qui joue une symphonie, parfois avec fausses notes à l’occasion, vous en conviendrez.
Les Pacini répondent aux changements rapides, aux vibrations, aux débuts et fins de mouvement. Ce sont les percussionnistes — vifs, précis, sensibles au rythme. Les bercements les allument à chaque oscillation. Les Meissner captent le glissement superficiel, les mouvements rythmiques légers sur la peau. Ce sont les cordes, sensibles, expressives, premières à chanter quand la main effleure. Les Ruffini s’éveillent dans la lenteur. L’étirement latéral soutenu, la pression longue et douce sur le fascia, c’est leur registre. Ce sont les vents graves, ceux qui tiennent la note longtemps, ceux qui font descendre le système nerveux sympathique comme on baisse le volume d’un ampli trop longtemps à fond. L’appareil de Golgi veille sur les tendons, sentinelles du tonus excessif. Quand l’élongation est juste, soutenue, ils envoient un signal d’autorisation : tu peux relâcher. Ce sont les contrebasses. On les entend à peine, mais sans elles, tout l’orchestre flotte sans ancrage.
Chaque mécanorécepteur joue une note, a un son différent. Le praticien qui connaît ses instruments choisit, consciemment ou instinctivement, le geste qui convoque le musicien dont il a besoin.
Et puis, il y a la musique qui berce. Pas celle qu’on entend, celle qu’on devient. Quand le rythme des mains trouve le rythme du tissu, quand l’ondulation voyage de la main jusqu’à quelque part au fond du bassin sans qu’on puisse dire où elle s’arrête, quelque chose change dans la nature même de la sensation. Elle ne vient plus de l’extérieur. Elle est partout à la fois.
Le client ne reçoit plus un toucher. Il est enveloppé de sensations. Les voies nociceptives n’ont plus assez de bande passante pour maintenir le bruit de fond de la douleur et de la vigilance. Le système nerveux, submergé d’informations douces et rythmiques, lâche prise, non pas parce qu’on lui a demandé, mais parce qu’il n’a plus les ressources pour faire autrement. Les nocicepteurs peuvent baisser le ton, la cause diminue peu à peu.
C’est le parasympathique qui prend le dessus, discrètement, comme une marée montante. La tête s’alourdit. Et quelque part dans le tissu, dans les fascias libérés, dans les muscles qui ont retrouvé leur élasticité, dans les nerfs périphériques qui ont cessé de crier, quelque chose d’autre se réveille. Léger. Disponible. Presque joyeux.
Elle est revenue la semaine suivante. Je lui ai demandé comment ça s’était passé, après sa séance, en arrivant à la maison, dans les jours après la séance.
Elle a réfléchi un moment, pas longtemps. « Ma tête voulait dormir, mon corps voulait danser. » Je n’ai rien ajouté. Il n’y avait rien à ajouter.
Huit mots : toute la neurophysiologie, les textes, le dialogue somatique, les mécanorécepteurs, les heures de formation, les livres, tout ça dans ces huit mots, dits par quelqu’un qui n’avait jamais entendu parler de Ruffini.
Le corps sait. Il a toujours su. « Listen… only the tissues know. »
(Jean-Pierre Barral, DO, MRO(F), PT)
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