Le silence intérieur… en massage
Il y a une chose que j’ai mis des années à apprendre, et que je réapprends encore : me taire. Pas avec la bouche, ça, c’est facile, je masse en silence la plupart du temps. Me taire avec les mains.
Quand j’ai commencé, je pensais que mon travail, c’était de faire. Une belle séquence de mouvements, bien enchaînés, fluides, sans temps mort, pour que le client en ait pour son argent. Un massage, dans ma tête, ça se remplissait. Je ne voulais pas passer pour paresseux.
Aujourd’hui, je compare ça à une conférence. Imaginez quelqu’un qui vous parle pendant une heure sans jamais reprendre son souffle, sans vous laisser assimiler ce qu’il vient de dire. Un bon conférencier, ça fait une pause, une petite blague. À la fin, vous avez entendu beaucoup de choses et vous n’en avez retenu aucune. Vous êtes saoulé de paroles. Eh bien, on peut saouler un corps de mouvements, exactement de la même façon. On enchaîne, on enchaîne, on enchaîne, c’est radio boum boum, garder le rythme. Bref, on reste en surface, et c’est correct, car pour bien des gens, leur but, c’est ne pas avoir mal, c’est le soulagement. (1)
Avec le temps, j’ai appris à considérer le massage comme un dialogue, autant physique que mental. Parfois, la séance reste dans le physique, dans la « résolution de problèmes », c’est-à-dire le soulagement des tensions musculaires, et c’est très bien. Parfois, c’est une personne dont le dialogue intérieur est ce qui l’importune (2). Ce « hamster » qui n’arrête jamais. La personne peut dormir, mais ça, c’est la surface. En dessous, ça bouge, ça bouillonne, le système nerveux, lui, n’a pas eu le message, l’interrupteur n’est pas fermé. Comme un étang à l’apparence calme. Jean-Pierre Barral, dans Comprendre les messages de notre corps, rappelle que nos émotions se reflètent jusque dans les viscères.
La tension profonde, elle, n’apparaît que si on lui laisse de l’espace. Cet espace, c’est celui d’une petite pause, celle qui parle un langage sans paroles. C’est là que mes mains vont, sans raison apparente, à un endroit où je ne serais pas allé si j’avais appliqué une recette. C’est le moment où la conversation devient plus profonde, où l’on quitte la superficialité. C’est le moment où, comme massothérapeute, je deviens à l’écoute. (3)
La pause
Il arrive un moment, dans une séance, où je m’arrête un instant. C’est comme si je laissais descendre le pétillant de la liqueur que je viens de verser. J’attends juste un petit instant, c’est tout.
Et souvent, c’est là que ça se passe. Une respiration qui change, un soupir, une jambe qui se dépose, un muscle qui lâche tout seul, je n’ai rien fait pour ça. Parfois, rien de visible, mais on sent que quelque chose s’est déplacé.
C’est ce que j’ai fini par comprendre : la pause n’est pas un trou dans le massage. Je propose un mouvement, c’est comme une question posée au corps. Et à une question, il y a une réponse et ça demande un espace pour cette réponse. C’est un espace privilégié. Si je remplis tout de suite l’espace avec le geste suivant, je n’entendrai pas cette réponse. La pause n’est pas le vide. Elle est pleine de réponses, parfois rien, parfois juste un ressenti, pas de mots ; ces réponses, elles arrivent à leur vitesse, pas à la mienne.
Endormi ou régulé ?
Dans mon métier, on entend souvent et avec une certaine fierté : « Je l’ai endormi. » Je l’ai déjà dit moi aussi, je ne suis pas là pour faire la morale. Une sieste sur la table n’a jamais fait de tort à personne et parfois c’est son premier besoin, le plus pressant, la réponse à un corps fatigué, parfois au bout du rouleau. (4)
Il y a une différence, et elle est importante. Quelqu’un qui s’endort s’absente. Il est parti ailleurs, et il revient à la fin en se demandant ce qui s’est passé parce qu’il s’est quand même passé quelque chose. Quelqu’un qui est régulé, lui, ne dort pas : il est pleinement présent, il navigue sur une mer calme. Dans le premier cas, le corps a été mis en veilleuse et c’est correct. Dans le second, il a retrouvé un état où il peut enfin écouter, pendant que le mental, lui, a décroché, son système nerveux s’est apaisé.
Le silence entre les deux oreilles
Le silence dont je parle n’est pas seulement celui de la salle parce que, oui, je fais parfois le massage sans musique. Le silence, c’est aussi celui qu’on a, ou qu’on n’a pas, entre les deux oreilles.
On a tous ce petit monsieur (ou cette petite madame) qui commente tout, en continu. La liste d’épicerie, la conversation de ce matin qu’on rejoue en mieux, ce qu’on aurait dû dire, ce qu’il faut faire demain. Il vit entre nos oreilles, ne s’arrête jamais, c’est notre « hamster ».
Il y a quelque temps, une cliente qui découvrait mon approche m’a dit après le massage, assise sur le bord de la table : « Je n’ai pas de mots. J’étais dans une zone de calme où je pouvais tout percevoir, écouter, mon dialogue mental était neutralisé. »
Ce qu’elle disait « ne pas avoir de mots », elle venait de décrire la chose mieux que je ne l’ai jamais fait dans un cours. Elle n’avait pas dormi. Elle n’était pas partie. Elle était, au contraire, plus présente que d’habitude. Le bruit s’était tu, et ce qui restait, c’était de l’attention, de la sensation, une écoute sans commentaire. Qu’est-ce qui a pu entraîner cet état ? Je pense que c’est la qualité de la présence, et ça, la personne le sent.
Le silence s’invite, il ne se force pas
Le petit côté ironique de l’affaire, c’est que je ne peux pas offrir ça à quelqu’un si je ne l’ai pas moi-même, ce silence intérieur. Si je suis en train de penser à mon prochain mouvement, à ce que je vais manger ce soir ou à la grandeur de mon art, mes mains parlent. Et le corps entend tout. Les mains, ça ne ment pas, elles transmettent le brouhaha qui est derrière.
Alors la pause, c’est autant pour moi que pour le client. C’est le moment où j’arrête de chercher quoi faire, où je cesse de vouloir réussir quelque chose. Et c’est étrange, mais c’est presque toujours là que le massage devient le plus juste.
On vit dans un monde qui nous apprend à remplir : l’horaire, la conversation, les silences gênants qu’on s’empresse de combler. On finit par croire qu’un espace vide est un espace perdu. Pourtant, quand on laisse la place, quelque chose arrive. Pas à tout coup, pas sur commande, car le corps ne s’ouvre pas sur commande. Mais assez souvent pour qu’on apprenne à lui faire confiance.
Le silence n’est pas vide. Il suffit d’arrêter de parler assez longtemps pour entendre ce qu’il contient.
Une parole lue il y a plusieurs années me suit depuis : « Il y a une petite voix en nous, elle ne se fait entendre que lorsque toutes les autres se sont tues. »
Références :
- Revue ma Julie, Janvier 2026.
- Revue ma Julie, Mai 2026, Dialogue sans paroles.
- Revue ma Julie, Mai 2025, L’art de la présence.
- Revue ma Julie, Janvier 2026, Pyramide des besoins.
Barral, J.-P. (2005). Comprendre les messages de votre corps. Albin Michel.
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