Les étiquettes qui nous empêchent de questionner
Dans les dernières semaines, j’ai vécu des situations qui me trottent encore dans la tête et m’amènent à me questionner. La dernière en liste, une maman avec qui j’échangeais et qui a dit : « Si je n’avais pas peur d’être complotiste, je ne ferais pas ce choix-là. », concernant un choix de santé pour son enfant. Ce n’est pas nécessairement le mot en soi qui me fait réfléchir, c’est plutôt le pouvoir qu’on accorde aux étiquettes. Je me suis demandé : depuis quand avons-nous autant peur d’être associé à une étiquette qu’elle peut devenir suffisante pour nous empêcher de poser des questions?
Des phrases toutes faites, on en reçoit souvent quand on remet en question des normes, des enjeux que la majorité des gens n’a pas soulevés encore. Au courant de ma vie, j’ai souvent reçu ces étiquettes (« t’es intense, tu capotes, on le sait ben toi, anti-vax, tu fais la promotion de la culture des diètes », etc.). Et ce qui me déçoit dans ces étiquettes lancées à tout vent, c’est qu’elles suffisent souvent à mettre fin à une conversation qui aurait mérité d’être approfondie.
C’est encore plus présent depuis que mes questionnements touchent la santé et l’alimentation et ça semble toucher plusieurs experts qui soulèvent des enjeux importants dans l’univers de la santé et du bien-être.
Dernièrement, lorsqu’il est question de la qualité des aliments, le sucre, les produits transformés, la façon dont on nourrit nos enfants ou simplement notre rapport à la nourriture, on peut rapidement se faire accuser de promouvoir la « culture des diètes ». Et je peux comprendre pourquoi cette notion existe, la pression sur les corps, la restriction, l’obsession du poids et les promesses de transformation rapide, mais je me demande si, dans notre volonté de nous éloigner de cette culture, on ne risque pas d’éviter des conversations sérieuses et nécessaires sur l’alimentation.
Je crois qu’il est important de parler de santé sans vouloir faire maigrir à tout prix tout le monde. Je crois qu’il est nécessaire d’aborder la qualité des aliments et l’importance de comprendre ce qu’on mange sans vouloir démoniser des aliments et chercher la perfection dans l’assiette. Je considère qu’on peut s’intéresser à ce qu’on donne à nos enfants sans imposer une relation malsaine avec la nourriture. Je crois également qu’on peut vouloir comprendre ce qui influence notre énergie, notre concentration, notre satiété ou notre bien-être sans chercher à entrer dans une nouvelle règle alimentaire. Et surtout, on devrait pouvoir en parler sans que l’étiquette devienne la réponse à la question.
Et c’est là que ma réflexion s’élargit. Ce phénomène ne s’arrête pas qu’à l’alimentation actuellement. On voit cette réalité lorsqu’une personne remet en question une information soumise par les instances actuelles, et on la qualifie instantanément de complotiste. Une femme est passionnée et engagée dans un projet et on la qualifie d’intense. Tu cherches à faire des changements dans ta vie et on te dit que tu te compliques la vie…
Quelqu’un demande simplement « pourquoi ? » et, parfois, on lui répond comme si le fait même de poser la question était devenu problématique.
Pourtant, je crois qu’il y a une grande différence entre remettre quelque chose en question et le condamner. Se questionner sur une idée ne signifie pas automatiquement qu’on adhère à l’idée opposée. Chercher de l’information ne veut pas dire croire tout ce qu’on lit. Changer certaines de nos habitudes ne signifie pas que nous jugeons ceux qui font autrement. Et remettre une façon de faire en question ne signifie pas nécessairement attaquer les personnes qui la choisissent.
Une question peut simplement être une ouverture. Elle peut venir d’une curiosité sincère, d’un désir de comprendre ou même d’un inconfort qu’on n’arrive pas encore à expliquer. Elle peut nous amener à découvrir qu’on avait raison, qu’on avait tort ou qu’il y avait beaucoup plus de nuances qu’on le croyait. C’est ça que j’aimerais qu’on retrouve davantage, la capacité de rester dans la question sans ressentir le besoin de conclure immédiatement.
Parce qu’on peut se demander si une façon de faire est réellement la meilleure pour nous sans prétendre avoir la réponse. On peut chercher à comprendre pourquoi nous faisons certaines choses simplement parce qu’elles sont devenues normales. On peut se demander s’il existe une autre façon de voir les choses sans devoir rejeter complètement celle que nous connaissons déjà. Et surtout, on devrait pouvoir avoir cette conversation sans que l’étiquette devienne la réponse.
Actuellement, c’est ça qui me préoccupe le plus. Ce n’est pas seulement qu’on utilise des étiquettes. C’est qu’à force d’avoir peur d’en recevoir une, on finit par se censurer nous-mêmes.
On ne pose plus la question parce qu’on ne veut pas avoir l’air « complotiste ». On ne parle plus d’alimentation parce qu’on ne veut pas être accusé de promouvoir la culture des diètes. On ne remet plus certaines pratiques en question parce qu’on ne veut pas être perçu comme intense, extrême, contrôlant ou différent.
Et tranquillement, sans même s’en rendre compte, on commence à filtrer notre pensée en fonction de ce qui est socialement acceptable. On choisit parfois de rester dans ce qu’on connaît plutôt que d’aller voir ce qui se trouve de l’autre côté de notre inconfort.
Et là, je me demande : à quel moment avons-nous cessé d’être curieux ?
Parce que pour moi, reprendre le volant de sa vie ne signifie pas avoir toutes les réponses. Ça signifie être capable de réfléchir par soi-même, d’accepter de ne pas savoir, de chercher avant de conclure et d’écouter un point de vue différent sans avoir besoin de l’adopter. Ça signifie aussi être capable de changer d’idée lorsque de nouvelles informations se présentent. Et peut-être que ça demande également de laisser aux autres l’espace de faire la même chose.
Je ne veux pas vivre dans un monde où tout le monde pense comme moi. Je veux vivre dans un monde où on peut encore dire : « Je me questionne ». Où une question peut rester une question assez longtemps pour qu’on puisse réellement l’examiner, sans être immédiatement classé dans une case, sans que la conversation soit détournée vers l’étiquette ni sans que le simple fait de chercher à comprendre devienne une raison de se défendre.
Je terminerais avec cette question : peut-être que la réflexion la plus intéressante n’est pas de se demander quelles étiquettes les autres utilisent pour nous faire taire, mais de nous demander lesquelles nous avons nous-mêmes laissées entrer dans notre tête.
Qu’est-ce que je n’ose plus questionner parce que j’ai peur de ce qu’on pensera de moi ?
Quelles sont les idées que je considère comme acquises simplement parce qu’elles sont largement acceptées ?
Et surtout, où est-ce que je pourrais me permettre de redevenir curieux ?
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