Journal d’un massothérapeute
Le rendez vous est cédulé. La salle est prête, draps de flanelle (ma cliente est frileuse), chauffe-pieds (frileuse, je l’ai dit). La musique? Je sais qu’elle aime la flûte : Terry Oldfield.
Offrir la musique d’ambiance appropriée, bruit des vagues, crépitement de feu ou même le silence selon le goût du client, c’est une petite attention. Chaleur, musique, confort, c’est en place pour une belle séance.
France est toute délicate, discrète, on l’entend à peine marcher. Je l’accueille et ouf, je sens un gros nuage. Aujourd’hui elle porte une grande lourdeur : sa posture triste, son corps parle pour ne pas dire qu’il crie en silence.
« Comment vas-tu ? » « Ça va … », rien d’autre. J’ai envie de dire « s’tu vrai c’te menterie-là ? » J’aime prendre du temps, quelques phrases pour saisir l’état dans lequel mon client arrive. Aujourd’hui elle ne parle pas, mais j’entends ce que les mots ne disent pas.
France est une personne d’un naturel heureux, ça fait des années qu’elle vient en massage, tantôt pour son dos après avoir aidé une amie à déménager, tantôt après une semaine difficile au travail, burn-out d’une collègue et elle voyait tout cela venir. À mes yeux, la courte entrevue pré-massage est tellement importante pour orienter mon travail et pour établir l’atmosphère de la « conversation sans mots » (1) qu’est une séance de massage. Elle parle peu sauf pour dire qu’elle a un peu froid, qu’elle est fatiguée.
Après quelques mots assez évasifs, banals, je l’invite à s’installer sur ma vénérable table qui a plus de 20 ans d’expérience. Des fois, je pense qu’elle est vivante, cette table, qu’elle participe à la séance. J’accepte mon doux délire. Je vais laver mes mains, cela accorde à France un moment pour se laisser aller, s’apaiser sous les draps.
Au retour, les questions machinales : « Avez vous assez chaud ? »,, « Désirez-vous des coussins sous les genoux ? » (Je commence mes séances client sur le dos), « Est-ce que la musique vous va ? », « Oui, j’aime ça la flûte. »
(La boîte de mouchoirs est proche, juste au cas où …)
Des pattes de chat sur ses épaules, c’est raide, je sens toute la retenue. Respiration saccadée, sous contrôle difficile.
Mes mains, les mouvements de mon corps, sont une forme de langage et les mouvements proposés sont comme des phrases, des questions qui entraînent des réponses que le mental cache parfois par pudeur. Le mouvement est ce langage.
La danse commence à petits pas avec une partenaire, disons craintive à défaut d’un meilleur terme. Les premiers mouvements sont respectueux, limités à ce qu’elle veut bien m’accorder, à ce qu’elle s’accorde à elle-même.
Mes mains glissent le long des bras en pensant longueur, « tu es en sécurité pour relâcher ». Ça relâche par à-coups.
Mon défi, avec mon cœur sensible, est de ne pas embarquer dans sa peine, mon défi est de garder ma distance thérapeutique, car oui ce sera un massage thérapeutique. C’est ici que le mot thérapeutique prend toute sa dimension : il y a des nœuds dans ses muscles, mais aussi ailleurs. Son corps se protège comme s’il venait de recevoir une raclée. C’est tellement évident le rôle des émotions, des sensations.
Son épaule qui relâche graduellement après quelques effleurements. Son menton qui spasme tellement elle retient ses pleurs … Mes mains savent les mouvements par cœur, ce n’est pas mon mental qui dirige aujourd’hui ; mes mains vont accueillir, discuter, écouter, entendre ce que mes oreilles ne peuvent capter.
Quelques larmes coulent, je lui donne des kleenex, ça ouvre les écluses. « Je m’excuse », dit-elle entre deux sanglots. « Pas grave, j’ai des parts dans une compagnie de kleenex. » Rire nerveux et « niaiseux », qu’elle me dit. « Au pire, j’ai une chaudière. » « Té comique, merci de me faire rire. » Mes mains écoutent, elles entendent …
Elle n’a pas besoin de m’entendre dire toutes sortes de belles phrases toutes faites, elle a besoin de ressentir, ressentir la profondeur en douceur, aller la rejoindre dans sa profondeur.
Son cou s’allonge. Cette magnifique tête qui s’abandonne peu à peu aux bercements. La danse commence, lente, délicate, à petits pas timides, hésitants.
Le thorax, la respiration difficile, j’observe que ses efforts pour bien respirer sont un peu vains. Mon mental sait que relâcher la première côte va faciliter sa respiration ; ce que je veux, c’est ressentir ce petit élastique, cette sensation d’évolution, d’amélioration.
Viens, on va valser, ça commence à défiger, la vague commence à se propager, le lac dégèle, comme ma fameuse comparaison : la livre de beurre qui dégèle.
Peu à peu, les ondulations thérapeutiques se répandent respectueusement, sa respiration s’apaise, s’approfondit sans que je n’y aie rien fait, c’est la sensation qui opère. Ses larmes coulent doucement, paisiblement.
J’ai l’impression de la faire onduler sur un bateau ; quelle belle image je donne à mes mains qui la transmettent à leur tour (2). Ça me touche toujours de ressentir la réponse aux mouvements proposés.
Et alors, j’imagine cette belle jambe flotter, être bercée et ça entraîne tout le corps dans une magnifique vague de douceur. Un rire un peu figé apparaît sur son visage : « J’ai l’impression que ma jambe flotte. » Je sais alors que la douce valse peut devenir un tango joyeux, une célébration du mouvement.
Elle se retourne sur le ventre et là on s’amuse, on s’amuse d’une façon sérieuse, une façon sans autre but que de ressentir la joie : bercements, ondulations, pauses pour laisser redescendre le pétillement. Ressentir la vague.
Sentir le rebond des mollets, ressentir et observer l’ondulation se répandre, c’est un plaisir quasiment égoïste.
Parfois ça marche pas, mais cette fois, ce corps tendu en protection au début se laisse aller ; à force de ressentir la vague, il est devenu la vague.
Maintenant la partie pénible de la séance pour elle : revenir sur le dos. Retour sur les épaules, les pattes de chat, allonger le magnifique cou, bercer la tête avec tendresse. (Dans ma tête : « merci, merci de m’avoir accepté dans ton univers troublé et fragile. »)
« Prends un moment pour revenir, savoure ces sensations, elles t’appartiennent. Prends tout ton temps, tu as travaillé fort aujourd’hui. Tu peux y revenir à tout moment. »
Je quitte me laver les mains et je reviens après quelques minutes. « Ça va ? » « Oui, ça va mieux, je n’arrive pas à décrire … » « Va lire ma chronique du mois d’août : Dialogue sans paroles, tu vas comprendre. »
Milton Trager disait : « Avant, ce ne sont que des mots, après les mots sont inutiles. »
En partant, elle retient un câlin. « Merci », sur un ton qui m’en dit pas mal plus que le mot.
Que s’est-il passé dans sa vie ? Je ne sais pas, je n’ai pas besoin de le savoir. Mes clients me disent ce qu’ils veulent bien me dire, parfois ça fait du bien d’évacuer, parfois c’est le silence qui est réparateur.
Je sors prendre l’air, ç’a été une grosse séance.
- Revue ma Julie, juillet 2025, Conversation sans paroles.
- Revue ma Julie, septembre 2025, La main messagère.
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