Le stress de bas niveau, celui qu’on oublie

 

Elle est assise dans mon bureau, quelques minutes avant la séance, et elle me raconte sa journée comme on raconte un itinéraire d’autobus. Le matin, la comptabilité de la PME. Le midi, un appel avec le comptable externe parce que la fin du mois approche. Le soir, les enfants de sa sœur, qu’elle garde à l’occasion et quand ce n’est pas ça, c’est la partie de hockey, le projet de décoration à la maison, rencontre avec la designer, discuter des coûts. Au travail : son adjointe qui vient de prendre un congé en raison d’une blessure, la charge de travail qui vient d’augmenter, heures supplémentaires, former une autre personne tout en continuant son propre travail, etc. Vous voyez le topo. Une activité n’attend pas l’autre. Elle me le dit sans se plaindre, presque avec fierté, comme si le fait de tout tenir à bout de bras était en soi une compétence. Et dans un sens, ça en est une.

Sauf que son corps, lui, ne semble pas trouver ça aussi glorieux. Elle a pris du poids ces dernières années. Et elle vit avec un diagnostic d’arthrose sévère, plus avancée que ce qu’on attendrait pour son âge.

La cause, la réponse courte, c’est l’âge! Autre réponse courte :  c’est le poids, ça use les articulations, c’est normal. De belles échappatoires pour ne pas fouiller plus loin. Le poids, charge mécanique plus élevée, cartilage qui s’érode plus vite, fin de l’histoire. C’est vrai, du moins en partie, y aurait-il des facteurs aggravants ? Mais c’est aussi le genre de vérité qui nous évite de regarder plus loin. Ça ressemble aux réponses à l’école, on essaie de donner la réponse qui se doit. Nous ne sommes plus des enfants pour donner la réponse habituellement admise, nous ne sommes plus des enfants pour nous déresponsabiliser, trouver des justifications. Prendre le temps de regarder plus loin.

Thich Nhat Hanh dit qu’il faut « regarder profondément pour mieux comprendre ». Je l’ai déjà cité ailleurs, mais cette réflexion me revient chaque fois que je sens qu’une explication toute faite ferme une porte plutôt que de l’ouvrir. Je me souviens aussi d’une enseignante, qu’au fond j’aimais bien, mais qui m’énervait, alors qu’on pensait avoir donné LA bonne réponse, elle répliquait « mais encore » et aujourd’hui je constate sa sagesse de ne pas s’attarder, de ne pas se contenter de la réponse facile.

Alors, je regarde plus profondément. Et ce que je vois sous mes mains, séance après séance, ce n’est pas seulement une accumulation de kilos. Le corps nous dit parfois tout bas des vérités. C’est un système nerveux qui n’a pas de bouton off, ou plutôt l’interrupteur fonctionne à moitié. Pas de pic de stress, pas de crise, rien qui ressemblerait à de l’anxiété au sens où on l’imagine d’habitude. Juste un fond continu, léger, presque invisible, mais qui ne s’arrête jamais. Une sollicitation de bas niveau, permanente. Le genre de chose qu’on ne remarque pas parce qu’on n’a jamais connu autre chose. Un bruit de fond permanent, comme si ça continuait de vibrer, comme s’il y avait du courant qui continuait à passer. De plus, à force d’être exposée à ses exigences de chaque instant, elle ne s’en aperçoit plus, pire encore elle éprouve une certaine fierté d’être dure à son corps. Elle demande un massage intense. C’est comme si à force de manger épicé, elle n’arrive plus à goûter des saveurs délicates. Pourtant, son vrai besoin réside dans le mouvement respectueux qui ira en profondeur, une autre forme de profondeur, bien loin du « ça fait mal, mais ça fait du bien ».

Et c’est là que je me demande si on ne devrait pas élargir la question. Est-ce que l’usure des articulations, chez certaines personnes, a uniquement, je dis bien uniquement, à voir avec le poids porté ? Ou est-ce qu’un système nerveux toujours en veille active, un cortisol jamais franchement élevé, mais jamais franchement au repos non plus, jouent aussi un rôle dans cette inflammation chronique de tissus qui se régénèrent moins bien, d’articulations qui vieillissent plus vite qu’elles ne le devraient ? Je ne suis pas physiologiste et je me garde bien de trancher. Mais cliniquement, chez les gens que je reçois, c’est plus que fréquent : le corps qui ne relâche jamais et les articulations qui s’usent plus vite que prévu semblent souvent arriver ensemble, main dans la main.

Il y a d’ailleurs une blague classique, un peu trop facile, mais tellement révélatrice, sur le cerveau des femmes qui n’arrête jamais versus celui des hommes qui ne fait qu’une chose à la fois. Je ne suis pas en train d’écrire un traité de neurosciences comparées ici, disons juste qu’il y a un noyau de vrai là-dedans qui fait sourire tout le monde. L’image qui me vient, c’est celle d’une maison pleine d’interrupteurs. Avant de dormir, l’homme a un interrupteur à fermer. Il le ferme, c’est le disjoncteur principal, et hop, dodo. La femme, elle, a une douzaine d’interrupteurs pour toutes les tâches qu’elle s’est assignée : le souper des enfants de la sœur, le rapport qui doit sortir demain, le rendez-vous manqué à re-planifier, le courriel auquel répondre, la liste d’épicerie. Elle en ferme onze sur douze, et le douzième reste allumé quelque part, toute la nuit, en veilleuse. On comprend pourquoi les hommes s’endorment généralement plus vite : ils n’ont qu’un interrupteur à trouver dans le noir. C’t’une blague de mononcle.

C’est justement cette veilleuse-là qui m’intéresse. Ce n’est pas le grand incendie qu’on remarque. C’est la petite lumière qu’on oublie parce qu’elle est toujours allumée.

Il y a quelques années, une publicité vantait une voiture en nous invitant à « garder le rythme ». On a fini par vendre l’agitation elle-même comme une vertu, un signe de vitalité, presque une identité. Ne jamais arrêter est devenu une qualité qu’on affiche plutôt qu’un signal qu’on écoute. Et pendant qu’on garde le rythme, le corps, lui, encaisse en silence, sans qu’on s’en rende compte.

Le poids, l’excès d’activités casse-cou, ne sont peut-être pas juste la cause qu’on pointe du doigt. Cela pourrait aussi être une conséquence, une forme de compensation. Quand on ne s’arrête jamais, on mange souvent mal, et surtout, on mange vite, entre deux tâches, presque en fuite. Manger vite, c’est ne jamais laisser au corps le temps de basculer en mode parasympathique, celui qui permet une vraie digestion. C’est aussi ne jamais sentir le signal de satiété arriver à temps, parce qu’on est déjà passé à autre chose avant qu’il n’ait eu la chance de se faire entendre.

À chaque rendez-vous, je pose la question « À combien sur 10 est votre stress ? » La réponse : « En ce moment ? » La re-réponse : « En ce moment et/ou en général. »

Alors peut-être que la vraie question à poser à ma cliente, et à tous ceux qui lui ressemblent, n’est pas « Qu’est-ce qui vous stresse ? » Elle ne saurait probablement pas quoi répondre, ou aurait plusieurs réponses formatées qui passent à côté. La vraie question est peut-être plus simple et en même temps plus dérangeante : « Quel est le dernier interrupteur que vous n’avez jamais réussi à fermer ? »

Avez-vous peur du « rien », rien faire, pire, faire rien, … et si rien faire était la solution ?

Merci de venir « rien faire » sur ma table de massage. C’est un début de solution, non pas pour un « gros massage intense », mais pour redécouvrir la douceur de vivre, la douceur du rien.

Restez à l’affût ! Le recueil regroupant plusieurs de mes chroniques sera disponible sous peu : Résonances, 30 ans de pratique en Trager.

 

 

Visitez notre page Gratitude

Visitez-nous sur notre page Facebook

 

Le stress de bas niveau, celui qu’on oublie Le stress de bas niveau, celui qu’on oublie Le stress de bas niveau, celui qu’on oublie Le stress de bas niveau, celui qu’on oublie