Lorsqu’elle est révélée, la sublime réalité de la fréquence originelle du OM est absolue. Toutefois, cette réalité acquiert la coloration de la conscience de celle ou de celui qui la reçoit. Avec le temps et les motivations personnelles cachées dans le cœur de chacun, cette révélation est convertie en confusions parce qu’elle passe de main en main, de place en place, et d’agenda en agenda. C’est ce qui nous permet de réfléchir, de méditer et de se diriger vers de nouvelles inspirations pour explorer toujours plus loin les symboles sonores de la réalité éternelle.

Même si chaque individu pense que son expérience particulière du OM est exacte, il est bon de se rappeler que, mal intégrée, une formule sonore non calibrée va automatiquement entraîner un choc en retour diamétralement opposé à l’effet recherché, aussi bien pour celui qui chante que pour celui qui écoute. La solution est bien sûr d’améliorer la pureté de nos intentions. La guérison serait dans le lâcher-prise sur les formes externes du mantra et de plonger plus en profondeur dans les arcanes internes du son. Le voyage en vaut la joie puisque même si actuellement je n’ai pas l’entière signification d’un mantra et qu’involontairement je commets des maladresses en le prononçant, il n’en reste pas moins que c’est en continuant de le chanter que je pourrai éventuellement en recevoir la grâce, me corriger et atteindre tôt ou tard sa pleine réalisation. Tous les espoirs sont donc permis.

En dépassant les déformations émotionnelles de notre perception personnelle du OM, nous parviendrons à réaliser que c’est seulement le contexte qui donne aux mantras védiques toute leur valeur. Plus on explore le yoga du son et plus on découvre que ce qu’on chante est, en fait, la nature même des processus complexes de notre propre conscience. Le OM ne provient pas de l’extérieur. La vibration originelle est d’ores et déjà à l’intérieur de notre cœur. Elle ne provient pas nécessairement du fin fond des galaxies. Lorsque la tradition nous enseigne que l’Onde Spirituelle « descend » du monde spirituel (golokera-premadana-harer-nama) cela ne signifie aucunement qu’il s’agit d’un déplacement géographique. Il s’agit simplement d’un glissement de conscience vers des dimensions plus subtiles de notre conscience. Par une belle métaphore, Bhaktivedanta Swami appelait ce phénomène « un changement de cœur ».

Selon les Upanishads, tout est déjà là en nous. La raison en est qu’il n’existe rien en-dehors de notre conscience. Le monde est dans le mental. Nous avons donc le devoir de penser par nous-mêmes et de faire notre possible pour acquérir l’essence de toutes les vérités mystiques qui restent encore à découvrir au sujet des mantras, et particulièrement du mantra OM qui, faut-il le rappeler, est la clé sacrée qui ouvre le portail de la plupart des mantras védiques, tels que OM Namah Shivaya, OM Namo Narayanaya, OM Namo Bhagavate Vasudevaya, etc.

Comme on le sait, dans la plupart des centres de yoga où est pratiqué avec succès le chant du OM, la vérité est « absolue » mais cela ne l’empêche pas d’être fluide, dynamique, jamais statique, rigide ou refermée sur elle-même. La vérité divine est éternellement renouvelée et demeure toujours fraîche. Elle ne se cristallise pas à une certaine époque ou dans une certaine culture. Elle est certaine mais la manière dont chacun la perçoit est naturellement incertaine. Les nouvelles sciences en physique théorique le confirment avec, entre autres, le Principe d’Incertitude d’Heisenberg.

Chaque chercheur d’absolu fait de son mieux pour se souvenir que la véritable spiritualité est multiple, non-locale, intuitive, extra-neuronale, transmise de l’infini vers le fini, non-linéaire et très éloignée des lourds systèmes de religiosités conventionnelles. De toute évidence, les maîtres de la spiritualité universelle sont rares parce qu’en réalité ce sont avant tout des serviteurs de la lumière divine. Ils ou elles nous conseillent d’intégrer l’esprit des Écritures plutôt que d’en suivre aveuglément la lettre au sens littéral. À leurs yeux, le sens figuré de nos Bibles, de nos Thoras, de nos Corans, de nos Védas et de toutes nos invocations, incantations, versets sacrés, prières et mantras est bien plus important que le sens propre. La vraie pratique de la spiritualité, toutes traditions confondues, serait donc une activité de liberté, d’évidence constamment renouvelée et d’amour absolu. Notre enfant intérieur aime se rappeler qu’il ne peut y avoir de progrès sans liberté. La sainte liberté est la racine de toute ascension vers la joie pure, vers l’éternité psychique et vers d’innombrables actes d’amour libérés de toute condition extérieure.

La manière dont on perçoit les choses peut être multiple, mais cela n’empêche pas la réalité d’être une. Pareillement, la vibration sonore spirituelle est une. Le legs de OM (qui s’écrit aussi Omkara ou AUM), est le même que le legs du son « Amen » dans le Christianisme originel, du « Halléluia » hébraïque ou du « Hare Krishna » vaïsnava. Ces vibrations sonores non-matérielles proviennent des univers infinis situés à l’intérieur de nous; elles « descendent » au niveau des fréquences de notre conscience et, probablement par pure compassion pour l’humanité laborieuse et souffrante, cherchent à opérer en l’être incarné une transmission d’énergie non-physique dont la nature se situe au-delà de son intellect émotionnel. Leur fonction première serait d’éveiller la force vitale de l’âme humaine endormie sous des couches de blessures et de mémoires qui emprisonnent le cœur des hommes dans une matrice conceptuelle aux murs invisibles, plus fins que les fils d’une toile d’araignée mais aussi durs que l’acier. Il s’agit donc d’un legs intérieur universel qui transcende les formes externes que nous voulons bien leur donner.

Par la contemplation auditive, le OM en tant que formule sonore calibrée sur des attracteurs de champs d’énergies anaboliques (qui donnent la vie), implante en nous une sensibilité à l’alignement sur des valeurs de beauté et de santé. Cela nous permet de créer notre propre chemin d’harmonie et de lumière intérieure malgré le fait de vivre dans un monde d’entropie et de chaos apparent (tel est le principe scientifique de la Théorie du Chaos).

Lorsque la vibration OM est conçue comme une onde calibrée sur un idéal supérieur et qu’elle n’est pas produite à des fins commerciales, sociales, morales ou de promotion personnelle, elle génère l’amour pur pour tout ce qui est. À ce niveau d’intégration, OM devient la plus grande offrande que nous nous faisons à nous-mêmes parce qu’elle est alors un don gratuit que nous soumettons à la Présence Infinie en nous, sans aucune sorte d’attente de libération, de connaissance ou de pouvoirs mystiques (moksha, jnana, siddha).

OM est sa propre expression divine et est aussi simultanément la nôtre, selon la philosophie de Sri Chaitanya Mahaprabhu (1486-1534), et son principe de l’acintya bhedabheda tattva, ou prototype de l’inconcevable simultanéité de l’unité dans la multiplicité. OM est l’expérience de la totalité de l’esprit qui sous-tend les mondes sous forme sonore. Étant Dieu sous forme sonore, OM est l’expérience de lui-même en nous-mêmes. En transférant vers nous l’aspect de la vibration sonore originelle (l’audition mystique du Big Sound au lieu de l’explosive hypothèse du Big Bang), l’esprit bienveillant de l’univers nous permet de faire l’expérience de sa propre existence. OM est l’expérience douce et directe de la conscience de l’espace universel. La nouvelle astrophysique nous apprend d’ailleurs que cet espace fonctionne comme une pensée vivante et non comme un mécanisme inerte.

OM inclut la forme et le sans-forme, le formé et le non-formé, le nommé et le non-nommé, le personnel et l’impersonnel, l’audible et l’inaudible. Il en est ainsi parce que l’infini est au-delà des controverses d’Églises et des partis-pris de paroisses. Par ses pouvoirs surnaturels, Dieu-OM s’octroie la liberté de posséder une infinité de noms spirituels tout en étant simultanément le sans-nom matériel. Il possède aussi une multitude de formes transcendantes et a le choix d’être en même temps le sans-forme matériel. Lui retirer cette liberté serait réduire la divinité à nos idées préconçues et ce serait alors une sorte d’anthropomorphisme à reculons.

OM est un mantra. Un mantra est un outil vibratoire de libération mentale. Il ne s’agit certainement pas d’un simple mot de passe. En tant que mantra, OM est un être vivant, conscient, une énergie vivante et consciente qui émane de l’Esprit Suprême Vivant, Omni-conscient, Omni-pénétrant, sous forme de vibration sonore non différente de Lui. Au niveau infini, tout est infini; le Nom et le Nommé sont Un.

L’énergétisation de OM n’est pas le son OM. L’énergie est ailleurs. L’énergie est « dans » le son lui-même. C’est à nous d’aller à sa rencontre. La raison en est que l’énergie se trouve dans la signification de OM. La clé se trouverait dans la mentalité (c’est-à-dire l’état d’esprit) avec laquelle le son OM est prononcé. Sans cette information, chanter le OM revient à ne faire qu’une sorte de bruit; l’écouter revient à n’entendre qu’un brouhaha stérile, une perte de temps. Ainsi, les maîtres nous disent qu’il est possible de chanter un mantra durant des milliers d’années, de vie en vie, et de n’obtenir que très peu d’effets, voire pas d’effet du tout, ou une réaction inverse négative. Tout se corrige par un changement d’attitude mentale et les effets positifs se font alors ressentir rapidement. Un mantra, répétons-le, n’est pas un mot de passe qui nous ferait passer d’une dimension duelle à une dimension non-duelle. En tant que mantra originel, OM se situe au-delà du duel et du non-duel. OM est à l’intérieur comme à l’extérieur de nous.

OM veut dire « oui ». Chanter OM signifie dire oui à ce qui est, sans jugement, sans projection de réprobation sur les événements extérieurs ou intérieurs. Selon les maîtres du yoga du son, la prononciation exacte de OM n’est ni dans l’accent, ni dans la métrique, ni dans la puissance de la voix ou du souffle, mais uniquement dans la conscience de celui qui le chante ou l’écoute. OM commence au niveau de l’acceptation, de l’abandon, du lâcher-prise sur soi-même et de toutes les préoccupations de la personnalité égocentriste. OM n’est pas indifférent, il est détaché. Il transcende la raison pour se reposer dans sa propre illumination. Chanter OM revient à se reposer dans sa propre lumière. Un vrai délice.

OM est existence totale et conscience pure. OM n’a pas été créé. Rechercher le commencement ou la fin de OM, ce serait procéder d’une notion artificielle du temps. Le début ou la fin de quelque chose qui est à l’extérieur du temps ne peut jamais être situé dans le temps. En tant qu’être vivant, qui que nous soyons, nous sommes des harmoniques de OM. Nous sommes tous et toutes spirituellement égaux et notre existence réelle se situe en-dehors du temps. Ce qui est, était et sera toujours. Étant une étincelle vibrante du OM originel, nous n’avons pas été créés « un jour » et nous ne serons jamais incréés « un autre jour ». Étant un infime fragment de l’Âme Universelle, l’âme individuelle n’a pas d’histoire car elle est éternelle, sans début, milieu ni fin. Seul le protoplasme des corps physiques que nous animons d’incarnation en incarnation est vulnérable à sa propre programmation génétique. OM nous redonne confiance en notre éternelle indivisibilité non-physique.

Selon le sommet de l’échelle de l‘asthanga yoga, il existe une réalité supérieure, merveilleuse, dynamique et heureuse au-delà du concept suicidaire du Nirvana : le voyage ne se terminerait donc pas dans l’annihilation de l’être dans la lumière impersonnelle du Brahman. Au-delà de Brahman existe ParamBrahman; au-delà de la lumière passive impersonnelle (jyoti) existe un monde de lumière active transcendentalement personnelle, invraisemblable pour la raison mais vraisemblable pour l’amour.  Selon l’interprétation mystique des versets les plus importants du Padma Purana originel, cet autre monde serait bien plus confidentiel et bien plus intime que le monde des visions abstraites d’un Shankarâcârya ou d’un Patanjali.

OM est une conscience en devenir. OM est l’affirmation de ce que la conscience est consciente de sa conscience et de son expression comme conscience. OM ne résiste pas; il dit oui à ce qui arrive et oui à ce qui n’arrive pas. OM est totalement libre.

Prétendre que la compréhension de la non-dualité de OM, ou de n’importe quel autre mantra, est supérieure à sa réalisation en tant que duelle, ce serait encore tomber dans une autre illusion. La raison en est que tout dans l’univers est simultanément duel et non-duel.  Tout est un et différent, unifié et distinct.

Dans la fusion, la communion de OM et du soi, OM demeure lui-même et nous demeurons nous-mêmes inconcevablement. OM et le soi sont un et simultanément différents, à la fois séparés et non séparés, unifiés et non unifiés, à la fois multiples et non différents, à la fois semblables et dissemblables, conformes et modifiés, identiques et disparates, analogues et hétérogènes, uniformes et transformés. OM ne perd jamais son individualité et nous ne perdons jamais la nôtre. Nous sommes éternellement et spirituellement indivisibles. Tout devient homogène, tous les paradoxes s’harmonisent, toutes les contradictions se complètent.

C’est la raison pour laquelle nous sommes des individus à part entière. Séparée de cette propriété d’éternelle indivisibilité, notre individualité n’a aucun sens. OM est une expérience et non une croyance. OM est donc complètement dépourvu de sens pour quiconque est dépourvu de l’expérience de OM.

Prahladji Patrick Bernard.

*** La deuxième partie de ce texte sera publiée le mois prochain dans le no 12 de la revue.