Portant l’espérance du jour, un papillon s’est posé sur ma main. Avec un cœur comme une harpe, il a fait danser dans ses ailes la joie du monde. Ce jour-là, il y avait comme un murmure, une musique presque inaudible derrière les rythmes et les harmonies de la nature. Le papillon a levé ses antennes et m’a transmis quelque chose que j’aimerais vous partager. Chacun d’entre nous a le pouvoir de ressentir ces rythmes par pure intuition. Ainsi, nous pouvons sonder le mystère de l’univers, scruter l’énigme de la vie et apprécier le miracle de toutes choses. Tout est signe, présence imperceptible et parole silencieuse, beauté parfaite et pourtant infinie, comme inachevée, en constante progression vers la gloire de la lumière unifiée; ce joli papillon m’a appris à discerner ce que mes yeux ne savaient déceler.

Dans les versets des antiques Védas, il est dit qu’une âme en cheminement vers son identité éternelle est appelée tôt ou tard à adopter le comportement des papillons et des abeilles. À bien y regarder, ces belles entités ailées se comportent effectivement d’une manière remarquable : elles butinent et sont simultanément des vecteurs importants de pollinisation. En d’autres mots, les papillons virevoltent librement de fleurs en fleurs, récoltent ça et là une goutte du précieux pollen que nos dames les fleurs ont à leur offrir, et font de ce trésor une synthèse de semence qui pourra être transplantée dans un autre jardin. Les Védas nous disent d’en faire autant. Nous voilà donc invités à butiner le nectar divin de sagesse en sagesse, de vérité en vérité, de livre en livre, de rencontre en rencontre, et de thèses en antithèses afin de cultiver au fond de nous notre propre rosa mystica, notre bouquet d’inspirations, notre soleil de sainte thèse. Suivre dans les traces des papillons nous aiderait alors à nous rapprocher un jour ou l’autre du grand principe actif universel qui sous-tend depuis des temps immémoriaux les phénomènes inouïs de la nature.

Une lumière de conscience s’est sans doute allumée dans l’esprit du célèbre savant David Suzuki lorsqu’il a affirmé que le problème le plus urgent du monde moderne est la disparition des papillons; une disparition rapide provoquée par les milliards de tonnes d’insecticides toxiques déversés chaque année dans nos champs, sur nos têtes, dans nos jardins et qui se retrouvent immanquablement dans l’eau de nos rivières et dans les millions de bouteilles en plastique qui envahissent et détruisent nos océans. Nous laissons le cerveau fertile des technocrates de l’alimentation créer ces poisons uniquement pour le profit de quelques élites alors qu’il existe depuis toujours de réelles solutions écologiques. Avec la disparition des papillons, celle des abeilles et autres insectes pollinisateurs, la nature pourra-t-elle maintenir son précieux équilibre afin que toute vie sur terre ne soit pas éliminée? Ce n’est pas la nature qui dépend de nous; c’est toute la civilisation qui dépend de la nature. Les papillons le savent. Les abeilles aussi. Apparemment, les chimistes de nos usines de pesticides l’ignorent ou ne veulent pas le savoir. Il est facile de réveiller quelqu’un qui dort. Mais comment réveiller quelqu’un qui fait semblant de dormir?

Quoi qu’il en soit, que nous vivions en Chine, en Amérique du sud ou du nord, en Nouvelle-Zélande, au Québec, en Afrique ou en Europe, être à l’écoute de la sagesse des papillons devient aujourd’hui une question de vie ou de mort pour l’ensemble de nos sociétés. On parle aujourd’hui de crise climatique et d’effondrement partout sur la planète. Les scientifiques du monde entier nous disent sur tous les tons que notre mode de civilisation actuelle contribue à la destruction rapide et massive de la nature. Les écosystèmes ne peuvent plus se régénérer. L’Amazonie est en flammes. Plus de la moitié des espèces animales ont déjà disparu. Est-ce que nos dirigeants écoutent ce que les experts ont à leur dire? Et que pouvons-nous faire pour améliorer la situation? Si les écosystèmes s’effondrent sous l’asphyxie de nos déchets et autres produits toxiques, que nous restera-t-il? Et où irons-nous? Et comment nos enfants se nourriront-ils? Est-il déjà trop tard pour se rendre compte de l’ampleur du désastre?

D’anciennes prophéties amérindiennes disent que lorsque le dernier arbre aura été coupé, les colonisateurs venus d’Europe comprendront que l’argent ne peut pas se manger. Le vrai capital n’est pas l’argent. Pour l’être humain, le vrai capital c’est la planète elle-même, la terre et les animaux qui y résident. L’écologie de la terre commence par l’écologie de notre conscience humaine. De la prise de conscience de la beauté qui nous entoure, jaillissent la gratitude et l’amour. Sans amour, sans l’ouverture de l’âme à la beauté magique des symphonies de l’univers, aucune solution humaine ne saurait améliorer la situation actuelle. « All you need is love », chantait John Lennon à la fin des années 60, et ce constat est encore une réalité et le sera toujours. On pourrait déjà commencer par avoir de la reconnaissance envers les papillons. Et si tout ce que nous avions vraiment besoin était de commencer à aimer et à respecter les papillons en tant que symbole d’abondance et de joie? Tout le reste suivra comme par enchantement.

Cela étant dit, observons les papillons objectivement et sans parti-pris. Je les ai longuement admirés cet été dans mes jardins où les légumes poussaient tranquillement à l’abri des engrais chimiques. Lorsqu’ils se posent sur une fleur, les papillons ne la brisent pas. Au contraire, la fleur semble être honorée de leur présence légère et amicale. Elle ne se sent ni agressée ni exploitée. Au contraire, sa beauté et son parfum s’en trouvent comme dilatés. Le papillon que j’ai eu le bonheur d’accueillir sur mes doigts cet été m’a même enseigné qu’il suffisait tout simplement d’être. « Et s’il suffisait d’être? », m’a-t-il dit dans son langage vibratoire. On était, lui et moi, sur la même longueur d’onde mais laissez-moi vous dire qu’être soi est plus facile à écrire qu’à faire. En réalité, il ne faut rien faire, il suffit d’être, de se laisser être. Il suffit d’être présent à soi-même et d’avoir une absolue confiance en l’intelligence de la nature. C’est une sorte d’état de grâce. Le mental et la conscience cérébrale résistent à ce genre de proposition libératrice parce que cette partie de nous ne veut pas guérir. Ce papillon n’essayait pas de se faire valoir ou de montrer une fausse image de lui-même. Il « était » dans un total lâcher-prise. Il ne cherchait pas à posséder quoi que ce soit; il ne s’affairait pas à faire quoi que ce soit. Il était vivant et cela lui suffisait. « Je fais partie du grand principe actif de l’univers et je suis au service de son éternelle harmonie », me disait-il dans sa langue de lépidoptère. Il n’avait pas peur comme la plupart d’entre nous. La peur de mourir, la peur de manquer de quelque chose ou de quelqu’un lui étaient étrangères. Il savait qu’il faisait partie du Grand Esprit et que s’il conservait ce lien relationnel entre lui et le Grand Tout, il serait toujours secondé, nourri, guidé, gouverné et protégé. Il le savait. Pour lui, être dans la connaissance de cette réalité était la chose la plus naturelle du monde car sa perception de la vie n’avait pas été déformée par une École ou une Église. Il avait la foi des galaxies, la foi des étoiles, la foi des grands aigles à tête blanche qui traversent le ciel en fin d’après-midi quand le mois d’août tire à sa fin.

La foi des papillons ressemble à celle des oiseaux migrateurs et à celle des dauphins. Cette foi ne ressemble pas du tout aux croyances issues de nos lourds systèmes organisationnels. Ce n’est pas non plus une forme d’athéisme. Comment dire? Ce serait plutôt une substance évolutive, une énergie transformationnelle, un courant intuitif, un mouvement secret, une certitude inspirée, une sorte d’alliance extraneuronale, une sécurité qui monte de l’intérieur. Et cette foi est contagieuse, communicatrice; elle s’attrape comme un fou-rire, juste en passant à côté de quelqu’un qui la porte en son cœur sans même y penser. Pour en bénéficier, il suffit de prendre le temps d’écouter les concerts de silence qui se jouent dans la nature depuis des milliards d’années sous la direction du grand compositeur cosmique.

Pour tout vous dire, ce joli papillon posé sur mon doigt était en pleine extase; il  s’abandonnait et ne cherchait pas à contrôler qui que ce soit. Au lieu de juger la vie, il semblait simplement l’aimer. Il était tout à fait satisfait d’être le papillon qu’il était, sans envier la position de personne, sans se croire supérieur aux limaces qui discutaient parmi les herbes folles. L’envie et la jalousie lui étaient des concepts parfaitement inconnus. Il m’apportait gratuitement sa joie, ses couleurs spectaculaires, sa liberté, et il m’offrait sa vulnérabilité par amour, en toute confiance, en toute conscience. C’est lui qui m’a parlé de la sagesse des papillons.

Il m’a appris qu’un papillon est par nature spontané comme les petits enfants; c’est dire qu’il ne calcule pas, il n’analyse pas. Qui a dit que le royaume de la lumière nous ouvre ses portes lorsque nous redevenons comme des enfants? Serait-ce celui que les Hébreux nommaient le Messie? Alors Jésus devait certainement avoir une relation avec la fée des papillons.

Le papillon est par nature volontaire; il se pose sur une fleur mais aucun système de gouvernement laïque ou religieux ne lui tord une aile pour le faire : il le fait tout simplement parce qu’il a envie de le faire et qu’il sait que son action ne peut nuire à personne. Je n’ai jamais encore vu un papillon faire du mal à un autre. A-t-on déjà vu un papillon faire aux autres ce qu’il ne voudrait pas que les autres lui fassent?

Plus j’observe les papillons et plus je me dis que l’humanité a perdu quelque chose d’essentiel dans son délire de progrès. Nous progressons, mais vers quoi? Allons-nous vers des conditions de vie moins difficiles? À voir les milliers de mendiants qui survivent douloureusement sous des tentes déchirées sur les trottoirs des grandes cités californiennes, nous sommes en droit d’en douter. Notre progrès est inversé parce que nous nous sommes séparés des rythmes naturels de la vie. Notre progrès porte le masque d’une dégénérescence, d’une détérioration, d’une dégradation, d’une prison. La clé pour en sortir serait de retrouver la règle d’or des papillons. Il suffirait alors de la remettre en pratique pour retrouver un bonheur durable, une situation stable, une paix sociale, une conscience respectueuse de la personne humaine et de la planète.

Observons encore un peu les papillons : ils ne se plaignent pas, ne critiquent pas, ne se mettent jamais en colère, ne dépriment pas, ne se suicident pas et ne consomment pas d’antidépresseurs. S’ils sont ivres, ils sont « ivres de joie » comme dit la chanteuse Shayato dans une de ses inoubliables chansons. Ils ne semblent pas non plus ressentir la tristesse. Les papillons ne sont ni des voleurs ni des escrocs. Ils ne nous mentent pas. Ils ne nous trahissent pas. Leur seul programme politique se résume à trois mots : paix, amour et lumière.

Je n’ai jamais vu deux papillons se disputer, ou même s’entrechoquer. Au lieu d’entrer en compétition, ils entrent en coopération. Le service qu’ils rendent à la terre n’est pas de la servitude mais du dévouement. Dans le monde des papillons, il n’y a pas d’accidents de la route, même quand ils sont nombreux à papillonner autour d’une marguerite ou d’un lys des champs. Pas d’accidents d’avion, pas d’armes de destruction massive, pas de bombes nucléaires, pas de missiles, pas d’hypocrisie médiatique. Et la guerre? Avons-nous jamais entendu parler d’une guerre entre différentes tribus de papillons? Je n’ai jamais entendu dire non plus qu’il puisse se trouver parmi eux des terroristes. Leur tolérance est légendaire.

La religion des papillons, c’est la liberté. Ils savent intuitivement que le bonheur est impossible sans l’amour désintéressé et que cet amour est irréalisable sans liberté. Le Dieu des papillons est libéral et magnanime. C’est un Dieu de proximité qui fait partie de la famille. Il n’est ni supérieur ni différent du Dieu des corbeaux ou de celui des fourmis. La force vitale de l’univers est la même pour tous les êtres qui résident dans le cosmos. Les papillons ne se considèrent pas comme des élus et ne considèrent pas les autres habitants des jardins comme des êtres inférieurs. C’est sans doute pourquoi tout le monde les aime et les admire car ils ne recherchent pas le respect pour eux-mêmes mais sont toujours prêts à offrir leur respect aux autres.

Pour les papillons, le Dieu des baleines et celui des lapins est le même. Leur simplicité volontaire témoigne de la perfection insaisissable de toute chose dans la nature. Leur beauté est fragile; un souffle l’emporte et il est bon de la protéger et de la défendre, de la cultiver, de l’aimer. Pour que notre vision puisse s’agrandir, il est bon d’aller baigner son visage aux fontaines des forêts ancestrales, tant qu’il nous en reste encore une ou deux sur la surface du globe.

La sagesse des papillons est un attrait, un appel, un signal; c’est l’indice d’une présence divine inconcevable mais réelle. Leur liberté se fait l’écho de quelque chose de bien plus grand que nous, bien plus vaste que tout. Leur spontanéité nous rappelle l’existence de ces régions infinies où il ne peut y avoir de rupture d’unité, au-delà du bouillonnement de nos larmes.

Je continuerai d’admirer ces joailliers de nos vergers parce que je sais que cette contemplation peut nous guérir en suscitant le miracle. Les nations finiront par sortir de leurs chrysalides. Toute la création se souviendra alors du Paradis perdu. La danse de la terre recommencera son mouvement d’équilibre dans une ronde de plaisirs célestes, comme une onde de joie prête à nous prendre dans ses bras, prête à se fondre dans un service d’amour ininterrompu rendu à l’unité première. Ainsi soit-elle.