Nous avons tous cette merveilleuse capacité de nous dépasser car l’égo est aussi capable de transcendance, comme l’affirme la psychologie transpersonnelle. Pascal avait évoqué cette capacité en disant que « l’homme passe l’homme ». En fait, le centre de la personne est à la fois si profond et si élevé qu’il apparaît comme un véritable « au-delà de soi ». C’est sans doute ce qu’a voulu signifier Carl Jung à travers l’image de « l’archétype divin », idée reprise avec bonheur par Jean Monbourquette quand il nous invite à passer de l’estime de soi à l’estime du Soi. Le Soi incarne l’image du divin que nous portons tous en nous et que Jung définit en termes d’« imago Dei » ou d’« image de Dieu ».

C’est cette ouverture sur la transcendance qui nous permet de plonger profondément en nous-mêmes pour rencontrer la profondeur de la vie : « Descends au fond du puits si tu veux voir les étoiles », dit un proverbe. Il faut chercher ses valeurs dans l’espace intime de soi-même, dans le centre de son être. Jung appelle encore ce lieu le « versant intérieur ». C’est là que surgissent de l’inconscient les rêves, les fantasmes et les visions. C’est là aussi que se trouve « la source ultime de l’être », c’est-à-dire l’âme.

Trop souvent, nous minimisons l’importance de l’âme dans la construction du moi. L’âme est la signature de l’être. Elle révèle la personne, éclaire son visage, marque ses traits, définit son identité. Pas d’âme, nous serions comme des bibelots reproduits en quantité industrielle. Nous finirions par nous sentir « de trop » sur terre.

Que de fois ai-je rencontré des personnes qui se sentaient inutiles dans la vie! Non seulement elles remettaient leur existence en question, mais elles regrettaient même d’être nées. Comme ce personnage d’un roman de Michel Tournier qui prend tout à coup conscience du néant de sa vie et qui fait cette réflexion : « J’ai dû naître à reculons, protestant et luttant contre cette violence qu’on me faisait en me mettant au monde. Je n’ai jamais pris mon parti d’exister, et j’attends avec impatience le retour au néant que je n’aurais jamais dû quitter. » Puis il fait cette prière : « Seigneur, j’étais dans le néant infiniment nul et tranquille. J’ai été dérangé de cet état pour être jeté dans un carnaval étrange. »

À l’exemple de ce personnage, la vie prend souvent l’allure d’un tragique malentendu, comme si elle avait surgi par hasard du néant. On comprend alors pourquoi certaines personnes sont dominées non seulement par la volonté de cesser d’exister, mais par le refus d’avoir même existé. Voici une anecdote à ce sujet.

J’ai eu dans ma vie un ami très cher qui m’a confié un jour qu’il avait déjà pensé au suicide. Cela est arrivé à une époque où il vivait une problématique existentielle très sévère. Il s’était cependant donné une dernière chance : une session d’agapèthérapie dans un centre reconnu. Dès l’ouverture de la session, il posa un ultimatum à sa conscience : « Si je n’ai pas de réponse d’ici la fin de la session, ce sera terminé pour moi… »

La première journée passa et il n’obtint pas de réponse. À la deuxième journée non plus. Ainsi en fut-il pour la troisième journée. La session terminée, il était désespéré. Ayant alors perdu complètement foi en la vie, sa décision fut arrêtée, il mettrait fin à ses jours… Mais au moment de plier bagage, il se sentit fortement interpellé par une voix intérieure qui l’appelait vers le bureau de l’un des guides spirituels. Celui-ci, le regardant droit dans les yeux et, sans doute inspiré, lui dit comme ça : « Vous, vous avez une mission sur terre qu’aucune autre personne que vous ne peut remplir! » Mon ami fut abasourdi. Il s’effondra sur sa chaise. Cette parole lui alla droit au cœur. C’était la parole qu’il devait entendre, lui qui précisément se sentait inutile dans la vie.

Tout homme possède une mission unique puisque tout homme a une personnalité unique et c’est la réalisation de cette mission – ou de ce projet de vie – qui donne un sens à l’existence et assure une place irremplaçable en ce monde. Certes, être conscient de sa valeur unique et irremplaçable n’autorise pas à se croire parfait ou meilleur que les autres ou encore à vivre comme une molécule fermée sur soi-même. Mais quand le doute sur notre propre identité ou notre rôle dans la vie envahit notre conscience, quand nous nous sentons perdus dans l’anonymat des êtres et des choses ou que nous nous sentons marginalisés dans une société qui nous attribue plus ou moins de valeur, il est toujours bon de se rappeler que nous sommes ce « miracle vivant » opéré par la nature, porteurs des merveilles et des richesses insondables de la Vie.

Jean-Paul Simard