Dans mon article précédent, j’invitais à naître à soi d’abord. Naître à soi, c’est naître à sa propre humanité. C’est accoucher de soi-même. C’est s’éveiller à ce que l’on est. C’est prendre conscience qu’il faut d’abord exister en soi-même avant d’habiter avec soi. C’est retrouver l’être secret en soi qui est en attente de se révéler. Naître à soi, c’est aussi le «savoir-vivre», non pas le «savoir-vivre» de la bienséance, mais le savoir-vivre avec soi. Pour cela, il faut consentir à vivre avec soi-même.

On ne peut échapper à cette réalité : la première personne avec laquelle il faut vivre est d’abord soi. Nous pouvons jusqu’à un certain point rompre avec les autres, avec le monde qui nous entoure, mais pas avec nous-mêmes. C’est un mariage indissoluble, protégé par la loi même qui régit l’unité de la personne. Et pour réussir la relation à soi, il faut s’accepter.

Jacques Salomé, grand spécialiste de la communication relationnelle, a fait un jour cet aveu : «J’ai mis longtemps à comprendre cette évidence que la personne avec laquelle je passais l’essentiel de ma vie était… moi-même. Et encore plus de temps à découvrir que je ne m’occupais pas beaucoup de moi, que je ne m’accordais pas beaucoup d’attention, que j’étais peu prévenant envers ma propre personne.» En réalité, nous éprouvons beaucoup de difficulté à aller vers nous-mêmes, à nous rencontrer, alors que nous allons spontanément vers d’autres personnes. Pourquoi? Parce qu’elles ont quelque chose qui nous attire.

Qu’est-ce qui peut nous attirer vers nous-mêmes? Beaucoup de choses, en somme, mais plus particulièrement notre richesse intérieure, nos qualités, nos idéaux, notre âme, l’ouverture à la transcendance. Où en sommes-nous par rapport à ces valeurs? Je connais une personne qui est absolument incapable de vivre un seul instant avec elle-même. Il lui faut obligatoirement sortir de chez elle. Sitôt revenue, elle téléphone, elle «chat» à l’ordinateur, elle ouvre le téléviseur, reprend le téléphone. Elle a conscience d’être  «en vie» uniquement lorsqu’elle se projette à l’extérieur. Dès qu’elle se retrouve seule, elle se sent vide, démunie et sans importance. C’est comme si elle vivait constamment sevrée de l’essentiel de son être.

Une telle personne illustre la figure de l’immature perpétuel. L’image que je m’en fais ressemble à un appartement non meublé. Une pancarte pourrait être installée à son entrée avec la mention : «Absent de moi-même». Habituée à vivre «ailleurs», la personne n’a jamais réellement éprouvé le besoin de meubler son propre intérieur. En s’extériorisant, elle ne peut conserver la chaleur intérieure qui l’anime. Un four ouvert ne cuit pas. Aussi est-il difficile pour ce genre de personne de résister devant une épreuve qui la ramène aux valeurs de sa propre personne.

Naître à soi, c’est redécouvrir son être, ressusciter en soi ce que j’appelle «la nostalgie de ses origines». Quelque chose de comparable, dans l’ordre de la nature, à la recherche de ses parents biologiques quand on les a perdus. Qui n’a pas entendu parler de la joie ineffable de retrouver ceux à qui l’on doit la vie? J’imagine que c’est un peu comme cela avec notre être. Un jour ou l’autre, nous éprouvons le besoin de retrouver nos origines profondes, de renouer avec nous-mêmes. Beaucoup de ceux qui se sont ainsi retrouvés attestent que toute leur vie a changé. Ils ont mené à partir de ce moment une vie d’une grande fécondité humaine et spirituelle.

«L’homme est fondamentalement désir d’être», écrit Jean-Paul Sartre dans L’être et le néant. Ce désir est si impérieux qu’il s’exprime souvent comme un «manque». C’est ainsi que nous nous retrouvons parfois en dette de notre être. Il n’est pas rare alors d’éprouver ce besoin vital qui sourd comme un cri du cœur : «J’ai besoin d’être…!», «J’ai besoin d’exister…!», «J’ai besoin de vivre…!».

Ce cri correspond à un réveil : réveil à la fois physique, mental et spirituel. La plupart du temps, ce réveil provient d’une révolte contre ce qui est et s’accompagne du désir de s’évader de la dimension étale de la vie. De rompre les amarres d’une existence stagnante et monotone. De partir à la conquête d’un monde nouveau. D’aller voir si la vie n’aurait pas «autre chose» à offrir. Je songe ici à ce cri du poète Rimbaud: «Ô que ma quille éclate! Ô que j’aille à la mer!». Comme le poète, nous rêvons de prendre le large, avec l’espoir de revenir, la vie grosse d’expériences et d’idéaux, signes manifestes de notre métamorphose. On ne peut mieux exprimer cette volonté de changement qu’en évoquant l’appel de la vie qui s’engouffre en soi et qui s’exprime parallèlement au désir de voir son être se dilater aux dimensions de l’infini.

 

Jean-Paul Simard