Il existe présentement un fort courant en psychologie, incarné entre autres par Jean Monbourquette, qui met en lumière le message de l’ombre et la nécessité de «l’apprivoiser».

Ce travail n’est cependant pas facile. La mentalité actuelle privilégie un ego fort. Un ego qui veut toujours bien paraître et ne jamais s’avouer faible, blessé, impuissant. Il faut absolument être beau, jeune, intelligent, «pétant» de santé. Il faut performer à tout prix et entrer dans la catégorie des gagnants. C’est ce qu’on appelle le «complexe olympique» : en toute circonstance, il faut se montrer héroïque et il n’y pas de place pour l’erreur. Il faut vaincre ou, à défaut, dissimuler le mauvais en nous.

Une telle attitude fait que la partie «ombre» est constamment en contradiction avec l’image idéale de soi, comme l’explique Anselm Grün : «L’ombre, c’est ce que nous avons exclu de notre vie parce que cela ne correspond pas aux représentations que nous avons de nous-mêmes ni à l’image que nous voulons donner extérieurement.»

Faisant fi de cette réalité, plusieurs thérapies transpersonnelles naviguent pourtant en toute confiance, faisant miroiter la possibilité d’une existence sans faille et sans douleur, dans laquelle on peut résoudre tous les conflits, apaiser toutes les souffrances et surtout dépasser la «brisure originelle» qui fractionne notre vie.

Ce rêve d’unité, on le sait, pousse ses origines dans le Nouvel Âge, mouvement fort populaire il y a quelques années, reposant sur l’utopie d’un monde étranger aux conflits, bâti sur une fraternité universelle, où chacun aime l’autre et en est aimé, où la personne vit dans une sereine harmonie: corps, âme, passé, présent, futur, moi, l’autre, Dieu, l’homme, etc. Certes, on peut bien tenter de diluer la problématique humaine dans l’eau de rose faisant rêver à un état d’innocence ou de nirvana, mais on ne peut contourner indéfiniment la face négative de la personne, ce que la psychanalyse appelle «l’abysse ténébreux de l’être».

 Du conflit à l’unité intérieure

Devant cette fragilité archétypale, le grand défi qui se pose est d’intégrer harmonieusement les forces contraires qui nous habitent. Comment trouver un pôle unificateur de la personne?

D’abord, précisons que l’ombre n’est pas à détruire, mais à «apprivoiser». À cette fin, le premier travail consiste à créer un noyau d’intégration, de façon à se «personnaliser». Abraham Maslow considérait une personnalité saine comme une personnalité intégrée.

Pour réaliser cette unité, l’anthropologie distingue trois domaines importants: le soi (la recherche de l’authenticité), les autres (la dimension dialogique), le cosmos (la réalité, l’univers). Ces trois dimensions sont à la base même de la vie éthique. À la communion avec soi, avec les autres et avec l’univers, l’anthropologie spirituelle ajoute celle avec Dieu. Elle estime que c’est dans la reconnaissance de toutes ces relations que se situe le travail d’harmonisation.

Mais la recherche de l’unité, il faut bien le dire, représente un processus douloureux qui s’effectue la plupart du temps à travers des conflits, des drames, dont ne font pas état les chemins de croissance à caractère nirvanique ou hédoniste. Il serait cependant utopique de penser retrouver son identité sans reconnaissance de cet état. Une démarche qui ignore le message nocturne de la vie ne peut être que superficielle. «Qui veut faire l’ange fait la bête», dit un proverbe. Dans ces conditions, on peut comprendre pourquoi la recherche de l’harmonie représente un lieu important de l’émergence de  l’être.

Il existe là-dessus un merveilleux petit livre, à caractère mythique, qui illustre bien cette quête de l’unité perdue et retrouvée. Il s’agit de Siddhartha[1], ouvrage du grand romancier allemand Hermann Hesse, prix Nobel de littérature. Ce roman est l’un des plus beaux jamais écrits sur l’initiation à la vie à travers la recherche de l’unité. Il s’agit d’un livre profane, mais qui possède la force, la richesse et la profondeur des livres sacrés. Voici les grandes lignes de cette quête de l’unité.

À la suite de toutes sortes d’expériences, Siddhartha, le héros, sent naître en lui «la pensée profonde et salutaire, la pensée de l’Unité». Au milieu de nombreuses luttes ardentes et douloureuses pour harmoniser les contraires en lui, à travers le désenchantement et le désespoir, le jeune Siddhartha poursuit son voyage à la recherche de l’unification de son être. Dans sa quête d’Unité, il découvre que l’être humain n’est jamais totalement Sansara, c’est-à-dire mauvais, ou jamais totalement Nirvana, c’est-à-dire bon. Autrement dit, il n’est jamais tout à fait ombre ou tout à fait lumière.

Au terme de son parcours initiatique, Siddhartha fait ce constat : «J’ai appris à mes propres dépens qu’il me fallait pécher par luxure, par cupidité, par vanité, qu’il me fallait passer par le plus honteux des désespoirs pour refréner mes aspirations et mes passions, pour aimer le monde, pour ne pas le confondre avec ce monde imaginaire désiré par moi et auquel je me comparais, ni avec le genre de perfection que mon esprit se représentait.»

C’est en parcourant plusieurs chemins complètement contradictoires que Siddharta parvient à atteindre son objectif: apprivoiser l’ombre en lui. Il pensait : «Quand le moi sous toutes ses formes sera vaincu et mort, quand toutes les passions et toutes les tentations qui viennent du cœur se seront tues, alors se produira le grand prodige, le réveil de l’Être intérieur et mystérieux qui vit en moi et qui ne sera plus moi.»

Siddhartha parle du «moi sous toutes ses formes». Effectivement, dans la recherche de l’unité, nous constatons que nous ne sommes pas un, mais multiple. C’est comme s’il y avait en nous une multitude de personnages qui, tantôt s’affrontent, tantôt s’harmonisent, mais le plus souvent se querellent, si bien que la recherche de l’identité, comme l’écrit Jean-Claude Kaufmann, devient «une négociation perpétuelle avec les mille soi qui sont en nous.» Ce que l’un veut, l’autre le rejette, et en ce domaine, il n’est pas facile de contenter tout le monde et son père. Heureusement qu’il existe chez l’être humain une aspiration naturelle et innée à l’unité. C’est à travers cette aspiration que nous trouvons notre propre identité et réalisons notre destin.

 

[1] Hermann Hesse, Siddhartha, coll. Le livre de Poche, 1950.